Nous sommes le 3 juin 1911. Dans quelques jours le fleuron de la White Star Line, le plus grand et le plus luxueux paquebot du monde, le RMS Olympic entammera son voyage inaugural.

Le navire a quitté les chantiers Harland & Wolff de Belfast le 31 mai. C’est aussi le jour du lancement de son jumeau le Titanic, qui le rejoindra l’année prochaine sur la ligne transatlantique. Après un passage à Liverpool pendant lequel des milliers de curieux ont pu visiter ses luxueux intérieurs, l’Olympic arrive finalement au quai 44 de Southampton. Les préparatifs peuvent commencer !

Un beau dimanche de célébration

Pour le déjeuner d’inauguration de l’Olympic, la White Star Line met les petits plats dans les grands ! La liste des invités en ce dimanche 3 juin 1911 comprend les officiels de Southampton, des têtes pensantes de Harland & Wolff, des journalistes et des représentants d’agences de voyage.

Bruce Ismay (Président de la White Star Line) ne sera pas de la fête car il est en conférence à Liverpool. Néanmoins, il a prévu de se faire rapatrier sur Southampton en voiture pour embarquer sur l’Olympic à temps pour le départ.

Tout le monde sur le pont

Le maire Banson et les autres officiels de Southampton arrivent à 11h00. Les invités commencent par un tour des nouveaux docks. Ils ont été créés spécialement pour permettre d’accueillir les nouveaux Liners de la White Star Line. Le Trafalgar dry dock qui a été agrandi pour l’occasion est aussi visité.

En cette matinée de juin, la chaleur est étouffante. Les invités sont plus qu’heureux de rejoindre les ponts du navire et la fraicheur de ses salons.

Après une visite qui charme les convives, tout le monde est invité à se réunir dans la salle à manger de première classe pour un déjeuner musical.

Vient ensuite le temps des discours. Le commandant Smith est félicité pour sa nouvelle affectation sur le plus grand paquebot du monde.

Lord Pirrie (Directeur des chantiers Harland & Wolff) salue quant à lui l’aimable coopération apportée par les autorités portuaires concernant la création de nouveaux docks. Puis il parle avec passion et précision des progrès techniques rapides que la marine marchande voit fleurir depuis plus d’une décennie. Progrès qui sont un défi tant en ce qui concerne la construction des navires que des solutions portuaires pour les accueillir.

Tout le monde s’accord à souhaiter le succès à l’Olympic et la santé au Capitaine et à ses officiers. A n’en pas douter, cette célébration est un succès à tous les niveaux !

L’ombre de la grève

Mais alors que les chargements de provisions affluent pour le voyage inaugural de l’Olympic, la colère monte parmi les marins. Avec l’arrivée de navires toujours plus grands, la charge de travail qui pèse sur les épaules de l’équipage est allée crescendo. Les rondes sont plus longues, les maintenances plus grosses, les services se multiplient comme les passagers… Les tensions sociales dans le secteur maritime deviennent insoutenables et la grève menace dans les ports du monde entier.

Finalement, le 9 juin, la grève est éclate à Southampton. Les marins et porteurs de charbon bloquent les opérations portuaires. Les revendications des marins de la White Star sont simples ; accéder à la même rémunération que les membres d’équipage du Mauterania et du Lusitania de la Cunard Line.

Après une journée de blocus, les marins obtiennent gain de cause mais les porteurs de charbon ne sont pas satisfaits. En fin de compte, la White Star décide de trouver de la main d’œuvre à l’extérieur de Southampton pour charger les soutes de l’Olympic. Malgré tous les efforts des grévistes, le paquebot sera bel et bien prêt à appareiller sans aucun retard le 14 juin 1911.

Le même scénario de grève se répètera en avril 1912 pour le départ du Titanic. La White Star Line a une fois encore trouvé des solutions en urgence en réquisitionnant les réserves d’autres navires pour que le voyage inaugural de son nouveau bijou ne soit pas reporté.

Des visiteurs conquis

Dimanche 10 juin, c’est journée portes ouvertes. Des milliers de visiteurs se pressent sur le quai 44 pour avoir la chance de visiter le plus luxueux navire du monde. Le paquebot a été conçu pour le confort et le plaisir de ses passagers et tout le monde applaudit le niveau de détail et de luxe apporté aux finitions du navire.

En imaginant la classe Olympic, Bruce Ismay et la White Star Line décident d’abandonner la course à la vitesse à laquelle se livrent leurs concurrents directs. En mettant avant tout l’accent sur le confort, la qualité de service et la sécurité, la compagnie cherche à attirer des passagers fortunés et à rassurer des migrants qui ont parfois peur des traversées transatlantiques.

Pour beaucoup de visiteurs, c’est leur seule chance de visiter les espaces offerts aux premières classes. Voire même de voir de leur propres yeux à quoi ressemble la vie dans un paquebot. La visite comprend les salons et suites de première classe, les restaurants, le gymnase, la piscine, les bains turcs et bien sûr, le court de squash.

A quelques jours du grand départ, le fleuron de la White Star a tout d’une réussite totale.

Le voyage inaugural commence

S’il est une date qui se démarque par la joie, l’enthousiasme et l’espoir qu’elle véhicule, c’est bien 14 juin 1911. Le quai de la White Star est noir de monde. Un orchestre joue des airs entrainants au grand plaisir des badauds qui en l’échange de quelques shillings peuvent accéder au quai pour voir de leurs yeux le départ du plus grand navire jamais construit.

Le temps est clair et chaud. La vue est superbe et le port est plein. A quai, de nombreux navires attendent leur ravitaillement de charbon depuis que la grève a éclaté. Parmi les infortunés bloqués à quai on compte entre autres le Teutonic, le Baltic (2nd du nom) et le Majestic (1er du nom) de la White Star Line ainsi que le New York et le Empress of Ireland.

smith sur l'olympic
Le Capitaine Smith sur le pont de l’Olympic (2)

A bord, le Capitaine Smith accueille le pilote George Bowyer. C’est lui qui est en charge des entrées et sorties de navires dans le port de Southampton.

Il est midi quand les amarres sont enfin lâchées. Sur les ponts, des centaines de passagers font des signes d’au revoir à ceux qui restent à quai. Ils constatent aussi avec amusement que les autres navires ont l’air bien insignifiants en comparaison avec leur Olympic.

Cinq remorqueurs s’affairent à faire sortir l’Olympic du port en toute sécurité. Doucement, méticuleusement, ils font tourner le paquebot dans la rivière Test. L’opération dure une heure et permet à la foule à terre de voir le paquebot sous tous les angles.

Cherbourg

Cherbourg est la première des deux escales sur la route de l’Olympic. Et si vous êtes à cheval sur la ponctualité, ce n’est pas cette partie du trajet qui vous comblera. Le navire arrive au port français à 19h30 avec 2h30 de retard.

Les deux transbordeurs Traffic et Nomadic construits en 1911 par Harland & Wolff pour assurer la liaison entre le port de Cherbourg et les nouveaux paquebots de la White Star s’élancent depuis la gare maritime. Ils échangent passagers et courrier avec le transatlantique.

Le déroulement des opérations ne plait pas du tout à Ismay. Le Nomadic est retourné au port avant que le Traffic ait fini de charger les bagages des passagers sur le paquebot. Et cette attitude n’est pas digne d’une compagnie maritime aussi prestigieuse.

Malgré cet accro l’Olympic se remet en route à 21h30, cette fois vers le port de Queenstown en Irlande.

Queenstown

Juste avant son arrivée, le navire est rejoint par le pilote de Queenstown, John Whelen, qui assure les manœuvres. Il est 14h30 quand le paquebot s’immobilise enfin. Les transbordeurs America et Ireland s’occupent du transfert de passagers et de courriers.

Pendant l’escale, quelques représentants d’entreprises et journalistes peuvent monter à bord. On leur sert alors de quoi manger avant de leur proposer un tour complet du navire.

Sur les ponts du navire, ce ne sont pas des journalistes ou des officiels qui ont envahi le navire. Ce sont des commerçants (légaux ou pas) qui profitent de l’escale pour transformer les promenades en véritable marché d’artisans.

Mais les festivités seront de courte durée. Moins de deux heures après son arrivée, l’Olympic se lance pour la toute première fois à la conquête de l’Atlantique.

2166 âmes à bord

Alors que l’Irlande disparait sur l’horizon comme engloutie par le sillage de l’Olympic, les 2166 personnes à bord entrent dans la routine qui sera la leur pour la traversée.

Parmi les 850 membres d’équipage, on compte le célèbre Capitaine E. J. Smith, commodore de la flotte de la White Star Line et les commissaires de bord Mc Elroy et Lancaster.

La liste des officiers comprend :

  • Chef Officier Joseph Evans
  • 1er officier William Murdoch
  • 2nd officier Robert Hume
  • 3ème officier Henry Carter
  • 4ème officier David Alexander
  • 5ème officier Alphonce Tulloch
  • 6ème officier Harold Holehouse

Ismay a l’œil sur chaque aspect du nouveau fleuron de sa compagnie. Il passe beaucoup de temps à échanger avec l’équipage et les passagers. Thomas Andrews, l’architecte du navire est en charge du groupe de garantie. Ce groupe rassemble des ouvriers de Harland & Wolff triés sur le volet. Ensemble, ils doivent s’assurer qu’aucun problème ne viendra entacher le voyage inaugural du RMS Olympic.

N’oubliez pas de vous inscrire à la newsletter pour recevoir les notes de Thomas Andrews pendant cette traversée !

Du côté des passagers on dénombre 489 passagers de 1ère classe, 263 de seconde classe et 564 de troisième classe. On peut être surpris de constater que le navire n’est rempli qu’aux deux tiers. Mais l’explication est très simple. Les voyageurs réguliers savent bien que pour une qualité de service optimale, il faut éviter les voyages inauguraux. L’équipage n’a pas encore pris ses marques et beaucoup de petites approximations sont perceptibles.

En plus de ces 2166 personnes à bord, il ne faut pas oublier les 2.500 sacs de courrier et les 2.000 tonnes de cargo !

A travers l’Atlantique

La traversée a maintenant véritablement commencé. Et pendant que Thomas Andrews prend des notes sur tout ce qui doit être amélioré sur l’Olympic et le Titanic, les passagers profitent de la multitude d’activités proposées à bord.

Car pour passer le temps, les voyageurs ont l’embarras du choix. Le court de squash est victime de son succès et doit réduire les jeux à 30 minutes plutôt qu’une heure pleine. La piscine est aussi très populaire. Trop peut-être, car quelques accidents sont à déplorer sur le plongeoir et le marbre glissant qui entoure le bassin. Heureusement aucun accident grave ne se produit.

Les bains turcs et le gymnase rencontrent aussi un beau succès. Mais certains se plaignent que le gymnase, sur le pont promenade, soit si éloigné des autres activités sportives qui se situent sur le pont F.

Une chose est sûre en tous cas, l’Olympic est le must du confort sur l’Atlantique. Les vibrations de ses machines sont à peine perceptibles tant qu’elles restent sous la barre des 78 rotations par minute. Ce qui occupe le plus l’esprit de l’architecte Andrews, c’est l’amélioration des systèmes de ventilation qui sont toujours un défi sur les paquebots.

Côté équipage, le Capitaine Smith semble ravi de la pépite technologique d’il a sous ses pieds. Il envoi un télégramme aux bureaux de la White Star à New York pour le 19 juin à 8h30. Dans son message, il indique que le paquebot dépasse déjà la vitesse de 21 nœuds prévue par ses constructeurs et atteint les 21.89 nœuds de moyenne.

En troisième classe, les passagers, majoritairement des migrants, profitent aussi d’une expérience hors du commun. Même si le niveau de décoration et de luxe n’a rien à voir avec ce que l’on trouve en seconde ou première classe, les dortoirs sont propres et spacieux, les repas excellents et le confort très supérieur aux habitudes des passagers.

Le temps d’une traversée

Mis à part quelques heures de brouillard le 17 juin, la météo est vraiment clémente pour ce voyage inaugural de l’Olympic.

Un passager sûrement habitué aux traversées transatlantiques et aux jeux qui s’y pratiquent décida d’organiser une Olympiade.

En quelques instants, l’organisateur a levé la somme de 30£ pour financer les prix décernés aux vainqueurs. S’en est suivi une journée palpitante !

Les festivités commencent par une course de relais sur 1 mile (1.6km). Ensuite nous assistons à une bataille de coussins entre combattants chevauchants les grues du pont A. Puis une jeune passagère de 6 ans surprend tout le monde par son sens de l’équilibre alors qu’elle traverse les ponts avec un œuf dans une cuillère.

Enfin arrive la course de patates. La règle est simple, vous devez sortir une pomme de terre d’un sceau d’eau avec une cuiller sans jamais toucher la pomme de terre avec vos doigts.

Les résultats officiels de cette olympiade m’échappent. Mais ce qui importe c’est la joie qu’elle apporta aux passagers le temps d’une journée !

Un voyage inaugural plein de promesses

Lorsqu’il correspond avec New York le matin du 20 juin, Smith est enthousiaste. Il espère arrivé au poste de quarantaine à 3h00 le lendemain. Lorsqu’il passe le bateau-feu de Ambrose qui marque la fin de la traversée transatlantique, il en est à 5 jours 15 heures et 2 minutes de trajet à une vitesse moyenne de 21.43 nœuds.

il en est à 5 jours 16 heures et 42 minutes de trajet à une vitesse moyenne de 21.17 nœuds.

Les machines ne sont pas encore rodées mais déjà la vitesse de l’Olympic dépasse les prévisions. Sa consommation de charbon a aussi été meilleure que prévue avec 3.540 tonnes de charbon brûlées.

Des cartes de log erronées

Les passagers qui le souhaitent peuvent acheter une carte de Log à la fin du voyage. Elles résument les distances parcourues chaque jour par le navire. Certaines de ces cartes ont survécus à travers le siècle et ont livré un secret que personne n’avait relevé. La durée de traversée et la vitesse moyenne du navire étaient fausses.

Les cartes de log du voyage inaugural de l’Olympic affichent une traversée de 5 jours 16 heures et 42 minutes pour une vitesse moyenne de 21.17 nœuds.

Ces résultats avaient déjà de quoi contenter la White Star. Mais il est certain que la compagnie aurait été comblée de savoir que la vérité était encore plus belle !

Une arrivée remarquée !

Voyage inaugural RMS Olympic en quarantaine
L’Olympic au mouillage de quarantaine (3)

Alors qu’il quitte le mouillage de quarantaine pour entrer au port de New York, l’Olympic est salué par les centaines de navires alentours. Tous font crier leurs sirènes et saluent son arrivée. Tous, sauf le Lusitania ! Son concurrent direct ne fera preuve d’aucune forme de civilité envers le paquebot de la White Star. Pendant ce temps deux hommes se sont faufilés dans la quatrième cheminée et saluent la foule du haut de leur perchoir.

Les spectateurs se comptent par milliers tant sur les quais que dans les buildings et immeubles alentours. Tout le monde semble avoir le regard tourné sur l’Olympic et la fin de son voyage inaugural.

Le pilote du port de New York, Julius Adler monte à bord et une armée de douze remorqueurs se met en place. Doucement, l’Olympic approche du Pier 59 nouvellement allongé pour l’accueillir. La manœuvre est délicate et la coque du paquebot frotte contre l’extension du quai rayant la peinture déjà bien éprouvée du navire sur un bon tiers de sa longueur.

Un remorqueur ne sortira pas indemne de l’expérience. Le O. L. Hallenbeck se retrouve piégé contre le navire. Et si l’Olympic s’en sort avec une plaque de coque légèrement bosselée, le remorqueur est lui lourdement endommagé.

Un voyage inaugural couronné de succès

Le voyage inaugural de l'Olympic se termine
Le paquebot entre dans le port de New York (1)

L’Olympic est maintenant amarré au Pier 59 de New York. Il ne reste plus aux passagers qu’à retrouver la terre ferme. Et alors que certains en retrouvant New York reprendront leur train-train quotidien, des centaines d’autres vont découvrir la vie en Amérique. Car ne l’oublions pas, l’Olympic, comme tous les transatlantiques du début du XXème siècle, est un pont qui mène ceux qui n’ont plus d’espoir vers la terre de tous les possibles.

Dans quelques jours, l’Olympic repartira en direction du vieux continent chargé de voyageurs et de cargaisons. Ce voyage inaugural a sonné le départ d’une aventure de 24 ans pleine de rebondissements, d’aventures incroyables mais aussi de grands dangers. Mais ça, nous le verrons dans un prochain article !

Samuel Longin

Sources : Encyclopedia Titanica : Olympic’s maiden voyage / Atlantic Liners : RMS Olympic / The Titanic Commutator, volume 27, number 162 / Georges Bowyer and the Olympic /

Photos : (1) L’Olympic à New York, Library of Congress https://lccn.loc.gov/2016800142 / (2) Smith https://commons.wikimedia.org/wiki/File:EJ_Smith.jpg?uselang=fr / (3) En quarantaine Library of Congress https://www.loc.gov/item/2002721356/